Akaito - 赤糸
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Prologue
Pour Mila-chan
- Kazu-chan !
A l’appel de son nom, le petit garçon se retourna. Ruriko courrait vers lui, le sourire aux lèvres et les yeux brillants. Ses joues, marquées par la course, étaient teintées d’un rose pâle se mariant à merveille à l’éclat du soleil de l’hiver endormi. Elle tenait, au creux de ses petites mains d’enfant, quelque chose qu’elle semblait considérer comme un trésor. Kazuya sourit à son tour : la simple vue du visage de Ruriko, le simple son de sa voix lui procurait toujours une sensation de bien-être.
- Aïeuuuuuuh !!!
Et voilà… Ruriko était tombée, son genou saignait, mais elle ne pleurait pas. Néanmoins, lorsqu’elle vit l’état de son « trésor », les larmes naquirent d’elles-mêmes. Kazuya accourut, le visage affolé.
- Ru-chan ! s’inquiéta-il. Tout va bien ?
- N… no… noooooon…, sanglota Ruriko.
- C’est pas vrai, tu t’es encore fait mal... Attends, je vais te soigner ça.
Le petit garçon sortit son mouchoir en tissu et l’approcha du genou écorché de la petit fille, mais elle l’arrêta.
- Mais non… c’est pas ç… ça…, gémit-elle.
Elle le regarda avec des yeux plein de désespoirs, et désigna un petit tas de bouillie rouge. Kazuya comprit en un instant : son visage se tordit, ses yeux se plissèrent… et il éclata de rire.
- Alors c’était que ça ? dit-il entre deux hoquets d’hilarité. Des fraises ?
Ruriko s’arrêta soudainement de pleurer et se redressa, les sourcils froncés.
- Pourquoi « que ça » ? interrogea-t-elle, vexée. C’était pour toi que je les avaient cueillies !
Et pendant que le rire de Kazuya continuait de retentir dans la forêt, le regard de Ruriko s’illumina a nouveau. Elle se pencha, saisit quelque chose qu’elle tendit fièrement à son complice.
- Y en a encore une ! s’écria-t-elle.
Dans ses paumes égratignées, se trouvait l’unique fraise rescapée du lot.
- Prend, Kazu-chan, elle est QUE pour toi !
Le petit garçon se sentit soudainement tout à fait comblé. On était encore en hiver, en fin d’hiver certes mais en hiver quand même. Ruriko avait donc certainement du chiper les fraises à un marchand, et tout ça pour lui faire plaisir…
- Moi, je veux qu’on la mange tous les deux ! dit le principal intéressé. C’est pas drôle, quand c’est tout seul.
- Hmmm… hésita l’autre.
- Alleeeeeeeez, Ru-chan !
- Bon... Si tu veux alors !
En fait, c’était justement ce qu’elle attendait. Du haut des ses 3 ans, Kazuya se montrait déjà extrêmement observateur et éveillé. Il savait voir au-delà des choses : l’esprit des gens qui l’entouraient lui était presque transparent, même si cela restait inconscient. Et, grâce à cela, il pouvait agir afin d’obtenir ce qu’il voulait.
Cependant, face à Ruriko, il perdait tout faculté d’action. Ce qu’elle souhaitait, cela passait avant ses propres désirs. Il ne savait pas d’où cela venait – et n’essayait même pas de le comprendre, d’ailleurs -, il préférait simplement se laisser bercer par le bonheur qu’il ressentait à voir la petit fille sourire.
Main dans la main, ils coururent alors au bord de la rivière et s’assirent côte à côte face au cours d’eau scintillant. Ruriko tendit la fraise à Kazuya, qu’il porta à sa bouche avant d’y planter ses petites dents pointues. Le fruit avait un goût sucré, un goût de soleil… et puis aussi quelque chose d’autre, impossible à décrire. Dans l’esprit de l’enfant, un image se dessina alors : en plein milieu d’un champ de neige, un matin d’hiver, trônait une fleur. Une toute petite fleur, modeste et fragile, qui apportait une touche d’un bleu parme à la blancheur du paysage, égayant le champ tout entier. Cette fleur… elle allait bientôt s’effacer complètement de l’esprit de Kazuya. Mais ça, il ne le savait pas encore.
- Hey ! T’as dit que j’en aurais !
Ruriko tira l’enfant de ses pensées.
- Ah voui désolé … Tiens, fini, s’excusa-t-il, lui tendant le reste de la fraise.
Il s’allongea alors sur l’herbe.
- C’est joli, les zoiseaux qui chantent… dit la petit fille, le regard lointain.
Oui, c’était agréable… Tellement agréable que les paupières de Kazuya se fermaient d’elles-mêmes, petit à petit… Et, tout doucement, le sommeil vint l’entourer de ses bras maternels…
Lorsque Kazuya se réveilla, quelque temps plus tard, il sentit quelque chose d’étrange. Encore tout ensommeillé, il scruta les alentours à la recherche de Ruriko. Il se leva, regarda derrière quelque arbres, l’appela, mais il n’y eu aucune réponse. Rien. A part le petit tas de fraises écrasés, il n’y avait pas une seule trace de l’enfant.
Insouciant, le petit garçon se dit que sa camarade était sûrement déjà rentrée chez elle. Alors, il décida lui aussi de rejoindre sa famille dans leur petite maison à la sortie de la forêt. De tout façon, il n’avait pas le droit d’aller plus loin que la première barrière et de rester dehors trop longtemps, sinon ses parents s’inquiétaient.
La photo que les parents de Ruriko avait choisie le représentait parfaitement. Elle y était souriante, et ses yeux plein de malice traduisait son caractère dynamique et espiègle.
« Elles sont jolies, les fleurs autour de la photo de Ruriko », pensa Kazuya. « C’est tout plein de couleur comme elle aime. » Mais pourquoi tout le monde était-il habillé en noir ? En plus, ils avaient tous l’air triste, il avait dû se passer quelque chose… Décidément, il ne comprenait pas : on lui avait dit que Ruriko était partie pour un moment, et qu’il y avait une petite fête pour lui dire au revoir. Mais comment pouvait-on lui dire au revoir si elle n’était même pas là ?
- Maman ? interrogea Kazuya.
- Oui mon chéri ? répondit sa mère.
- C’est quand qu’elle revient, Ru-chan ?
Le regard maternel se fit soudainement sombre. Elle resta silencieuse pendant quelque secondes, puis s’accroupit face à son fils, posant les mains sur ses épaules.
- Tu sais, mon chéri, dit-elle en se forçant à sourire, les parents de ta copine l’ont envoyée dans un endroit très joli, avec plein de fleurs, et qu’elle va vraiment aimer. Alors, on ne sait pas si elle va vouloir revenir… Pense simplement à elle, mon lapin, je suis sûre qu’elle, elle pense très fort à toi.
Kazuya sourit, rassuré, et remua la tête en signe d’acquiescement avant de courir jouer au dehors.
- Docteur, vous pensez que ça le marquera ? demanda la mère de l’enfant. Je veux dire : est-ce qu’il y a des chances que sa personnalité et son être futur en soit affectée ?
- Vous savez, madame, répondit le pédopsychiatre avec assurance, l’être humain a une mémoire sélective. C’est-à-dire que l'on peut se rendre compte, à l'âge adulte, qu'on a oublié certaisn évènements. Pourquoi ? En fait, lorsque l'individu oublie quelque chose, c’est que l’événement lui-même a été trop fort pour pouvoir rester dans la conscience. L'esprit préfère alors l'occulter puisqu'il entraîne des souvenirs désagréables... Ce phénomène est d’autant plus marqué entre 0 et 4 ans, lorsque l’enfant n’a pas encore développé toute sa conscience perceptive. Il est d’ailleurs prouvé que la plupart des souvenirs réalistes d’un adulte se situent dans une période postérieure à 4 ans. De ce fait, il n’y aurait pas trop d’inquiétude à avoir concernant Kazuya, si vous voulez mon avis.
- Bien, nous comprenons, rétorqua le père. Mais je me posais la question… Y a-t-il un risque que cet évènement ressorte de sa conscience d’un quelconque manière ?
- Et bien… A vrai dire oui, il a un risque, notamment en ce qui concerne les domaine des rêves. Voyez-vous, le monde du rêve peut être considéré comme la réalisation d’un désir refoulé. De façon plus clinique, si vous voulez, la situation semble beaucoup moins claire : il existe déjà chez l’enfant différentes formes de rêve. On peut donc aujourd'hui remettre en cause un certain nombre de théories afin de nous interroger sur la réelle fonction de ce phénomène : je veux dire qu'il peut y avoir un rapport étroit avec la mémoire, le souvenir et la conscience. En d’autres termes, il est possible que l'évènement oublié se manifeste dans l’inconscient de Kazuya, à un moment ou un autre, par le biais des rêves. Dans ce cas, vous n’avez aucune inquiétude à avoir. Le mieux pour l’instant est la solution que vous avez choisie : je pense que votre déménagement à Tokyo permettra à votre fils de s’éveiller à de nouvelles choses, et enclencher ainsi le processus d’oubli. Il n'est n’est d’ailleurs, je vous l'accorde, pas encore capable d’assimiler ce qui s'est réellement passé. Si je puis me permettre, initiez-le à des activités artistiques et sportives, elles stimulent le production d’endorphine et lui procureront une sensation de bien-être. Bref, je pense que Kazuya vivra de manière tout à fait normale, sans aucun sentiment de culpabilité par rapport à la mort de Ruriko, soyez tranquille.
- Très bien, dit le père. Dès notre arrivée à Tokyo, nous ferons de notre mieux pour que Kazuya s’y sente bien, qu’il rencontre de nouvelles personnes, et nous l’inscrirons à plusieurs activités diverses.
- C’est parfait ! s’exclama le médecin en dirigeant les parents vers la sortie. De toute façon, je vous ai donné le numéro d’un de mes confrères tokyoïtes : n’hésitez pas à le contacter si vous avez besoin de quoi que ce soit.
- Merci infiniment, docteur ! Mon mari et moi, nous vous en serons éternellement reconnaissants…
- Mais ce n’est rien ! rétorqua l’homme d’un air gêné. Je ne fais que mon travail, vous savez. Et puis… Tout ce qui m’importe, c’est le bonheur de votre fils.
- Nous ferons de notre mieux, soyez-en certain, assura le père en saluant le pédopsy. Et bien… au revoir, docteur.
- Oui, au revoir, Mr et Mme Kamenashi.
- Oh mais qu’elle est joliiiiiiiiiie !!! Gouzi gouzi gouziiiiiiii !!!
La jeune femme leva les yeux au ciel, puis se força à sourire à la fleuriste. A chaque fois qu’elle sortait, elle entendait des dizaines de « Trop mignonne ! » ou « Areuh areuh, la joli petite fille », ou encore « Je veux la même ! », et cela l’insupportait profondément. D’accord, sa fille était craquante, elle était bien placée pour le savoir, mais quel engouement pour un bébé, tout de même !
- Ouaaaaaah ! baîlla le nourrisson en guise de réponse.
- Ooooooh !!! s’exclama la commerçante,proche de l’hystérie. Je veux la même !
« Allez c’est reparti… »pensa la mère. Y a pas à dire, elle avait hâte que sa fille grandisse.
- Ma jolie, je vais t’offrir une fleur tout aussi charmante que toi, dit la fleuriste, un peu plus clame.
Elle se tourna vers un vase, y choisit un petit bourgeon d’un bleu parme, et le déposa dans le berceau du bébé.
- Ceci est un bourgeon de myosotis, une fleur également appelée « Ne m’oublie pas ». Parce que tu vois, une jolie petit fille comme toi, ça ne s’oublie certainement pas ! Au fait, comment s’appelle-t-elle ? demanda la commerçante en se tournant vers le mère.
- En l’honneur de sa date de naissance, le 14 février, répondit-elle, mon mari et moi avons choisi de l’appeler Valentine…