Kame leva les yeux vers le visage de celui qui se tenait face à lui. Derrière des cheveux pendus dans le vide, il distingua dans un regard sombre et glacial quelque chose de transperçant. Il réprima un sursaut d’effroi. Que lui voulait ce garçon à l’aura si hostile ? Il n’était pas beaucoup plus âgé que lui, peut-être même plus jeune, et il ne semblait pas déceler dans son visage des traits familiers. Non, ce type là, il ne le connaissait ni d’Eve ni d’Adam. Reprenant peu à peu ses esprits, il fronça les sourcils et tenta de se lever en s’appuyant sur la cuvette lorsqu’il reçu un violent coup de pied dans le ventre, le renvoyant à terre.
- Qui t’as dit de bouger ? Tu resteras assis aussi longtemps que je l’aurais décidé.
Le garçon avait parlé d’un voix ferme et aussi froide que son regard. Kame, les bras autour du ventre, jugea bon de ne pas protester et resta dans son coin.
- Je peux au moins savoir ce que tu me veux ? Je te connais même pas !
L’autre leva la main à son menton et esquissa un sourire rusé, un peu en coin.
- Ce que je te veux ? C’est très simple mon p’tit gars. Déjà, comme tu peux le voir, j’en ai rien à faire que tu sois une idole ou je sais pas trop quoi, je vais te traiter comme n’importe quel naze. Et quand à me connaître, sache que j’en ai pas besoin pour te mettre mon point dans la figure.
Kame comprenait de moins en moins. De quel droit se faisait-il traiter de naze ? Son incrédulité un peu indignée dû se voir sur son visage, puisque l’autre continua.
- Je vais t’expliquer, t’inquiètes. Sinon, ça aurait servi à rien que tu sois ici. Si je te dis Valentine, tu vois de qui je te parles ?
Kame réfléchit un instant. Voir, il voyait très bien. Après, le tout était de savoir s’il était judicieux de le révéler à son agresseur.
- Non, pas tellement, feignit-il en détournant le regard. C’est qui ? - Espèce de…
Avant même qu’il ait pu débiter ses injures, il avait saisi Kame par le col et, d’un force presque surhumaine, le souleva du sol et le plaqua contre le mur, ses yeux plein de rage le fusillant avec une haine terrifiante. Kame resta impassible, pensant qu’une seul geste de sa part n’aurait fait qu’aggraver les choses. Le garçon sembla alors vouloir lui hurler tout ce qu’il méritait d’entendre, mais se retint avec un soupir rageur, se rappelant que l’on pouvait l’entendre. Il reposa l’autre non sans brutalité, et lui adressa son avertissement d’une voix plus basse, mais toute aussi méprisante.
- Ecoute moi bien, petit con, tu sais pas sur qui t’es tombé. Tu comprends, moi, je vois clair dans ton jeu. Tu crois que je t’ai pas reconnu, peut-être ? T’es le gars du karaoké, l’espèce d’ordure qui joue avec Valentine. Je t’ai bien observé, depuis que je t’ai vu entrer. Je sais pas pourquoi t’es encore arrivée sur son chemin, t’aurais jamais dû y être , même. T’es un de ces types qui prennent les filles puis qui les lâchent quand ils ont eu ce qu’ils voulaient, et c’est ce que tu veux faire avec Valentine. Mais moi, je te laisserai jamais l’avoir, tu comprends ça ? Jamais tu l’auras, jamais ! Je le refuse !
A la fin de sa tirade, il augmenta le son de sa voix avant de mettre sur le nez de Kame un coup de point spectaculaire. Celui-ci retomba à terre, la main sur son membre douloureux. Il leva alors vers l’autre des yeux rusés, et lui fit un sourire provocateur.
- Tu crois que je vais me laisser faire ? - Eh ? - Je t’ai dit que je me laisserai pas faire. Je ne vais pas m’écraser devant un type comme toi, non ? T’es son copain ?
Pour la première fois, le garçon parut alors pris au dépourvu. Son regard, tout d’abord légèrement surpris, sembla muer en une expression d’affrontement, comme s’il considérait à présent Kame comme un véritable rival.
- Non, je suis pas son copain, c’est vrai. Pas encore. Et je ne te laisserais pas le devenir à ma place. Surtout pour une larve telle que toi. - C’est ce qu’on verra… Moi non plus, tu vois, je n’ai aucune intention de te la laisser. Pas à une ordure telle que toi.
Ils échangèrent alors un regard brûlant d’électricité, chacun voulant ainsi faire sentir son dégoût à l’autre. Le garçon, toujours avec son sourire en coin, tourna le verrou et s’apprêtait à sortir lorsque Kame l’interpella.
- Dis moi… On rentre dans un combat à armes égales, alors j’estime que tu me dois au moins le droit de savoir qui est mon adversaire.
Le garçon stoppa net. La main sur la poigné abaissée, il se figea dans une attitude qui semblait laisser place à la réflexion. Puis, sans bouger d’un millimètre, il déclara :
- Sache que je ne considère pas qu’on se bat à armes égales. Je suis largement au-dessus de toi. Sois donc conscient que tu perdras face à Makoto.
Il sorti alors de la minuscule pièce et referma la porte, toujours sans un regard pour Kame qui, le sourire moqueur, sentait monter en lui une excitation de plus en plus intense. Avant, il avait déjà envie d’avoir Valentine. Maintenant, il en était devenu avide.
¤ ¤ ¤
- Mademoiselle ! S’il vous plaît Mademoiselle !
Valentine accourut vers la femme qui l’interpellait. Elle était visiblement débordée, seuls avec trois bambins qui ne tenaient pas en place. Un petit garçon d’environ 5 ans sautillait sur son siège en chantant une chanson à tue-tête à une petite fille plus jeune, visiblement 3 ans tout au plus, qui n’appréciait manifestement pas cette attention puisqu’elle essayait en vain de le faire tomber. Pendant ce temps là, leur mère, une femme dans la trentaine, tenait entre ses bras un nourrisson qui gratifiait le chahutage général de ses braillements incessants. La mère regarda Valentine d’un air désespéré et la supplia à mainte reprise de l’aider à calmer ses gamins.
- Je suis toute seule, fit-elle au bord de la crise de nerf. Mon mari nous attend à Okinawa où nous allons emménager, et comme c’est la première fois que mes enfants prennent l’avion, ils sont surexcités et je n’arrive pas à les calmer ! Je vous en prie aidez-moi !
Les voisins confirmèrent d’un air mécontent, ce à quoi la jeune femme répondit en s’excusant des dizaines de fois d’affilée. Valentine réfléchit, puis s’absenta un instant pour aller quérir les conseils de Hamako.
- Dans la cabine de pilotage, le petit ! s’exclama-t-elle avec son sourire de poupée. Les petits garçon sont toujours émerveillés lorsqu’ils rentrent dans le cockpit, ça les calme tout de suite tu verras ! Et la petite fille, essaye de lui faire faire des coloriages, ou raconte lui une histoire, comme ça la mère aura un peu plus de temps pour s’occuper de son bébé. - Hamako, tu es un ange !
L’hôtesse de l’air s’empressa d’emmener le petit garçon auprès des commandants, tandis que Valentine pris la main de la petite fille et s’éloigna vers la cabine, croulant sous les remerciements de la mère et les soupirs de soulagements des autres voyageurs. Valentine ne savait pas tellement s’occuper des enfants, mais celle-ci semblait être plutôt calme, quand son frère n’était pas dans les parages. Elle tira sur la jupe de la jeune fille et leva vers elle des yeux plein d’innocence.
- Oneesan, tu t’appelles comment ? - Moi c’est Valentine, répondit-elle en s’accroupissant à la hauteur de l’enfant. Mais tu peux m’appeler Val, si tu veux. Et toi, tu t’appelles comment ? - Ruriko ! Et z’ai 3 ans ! - Et bien, Ruriko, en attendant que tu ailles rejoindre ton Papa, on va faire de jolis coloriages, toi et moi, tu veux bien ?
La petite décocha un « Mmm ! » appuyé d’un hochement de tête, puis fit à Valentine un sourire adorable. La jeune fille fondit sur place : une petit japonaise de 3 ans, qui se baladait avec des couettes sautillantes et le sourire le plus angélique du monde, c’était impossible de lui résister. Voilà de quoi donner à Valentine matière à rêver sur son avenir familial…
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Valentine et les autres hôtesses employaient toute leur énergie afin de remercier comme il se devaient les clients de Japan Airlines. Courbettes formelles sur courbettes formelles… La jeune fille s’endormait presque à force de répéter les mêmes gestes monotones, illustrations de ses « Merci de votre visite ! » flanqué du sourire de convenance. Et ce fut lors d’une des ses prestations récurrentes qu’elle se retrouva face à la petite Ruriko, l’air un peu fatigué mais toute aussi rayonnante.
- Elle voulait absolument vous faire un cadeau, dit la mère en prenant la main de son aîné. Je crois qu’elle s’est beaucoup amusée avec vous ! - Mais pour moi aussi, ce fut un bonheur ! avoua Valentine. - Tiens, Val-neesan !
La gamine tendit à sa bienfaitrice l’une de ses créations. Sur la feuille de papier initialement blanche, Ruriko avait griffonné une petite fille aux couettes bondissantes qui tendait la main à une jeune fille en bleu et blanc, sur un fond de mer du Sud du Japon. En arrière plan, se tenaient sur la gauche un homme et une femme, un bébé dans les bras de l’une et une petit garçon sur les épaules de l’autre.
- C’est très joli ma petite Ruriko ! Ça me fait très plaisir ! C’est ta famille ?
La petit fille hocha la tête, secouant ses couettes avec grâce, puis entama ses explications d’un air professoral accomplit.
- Là, derrière, c’est Okinawa, parce que c’est là qu’on va vivre avec ma famille, et là c’est Maman, Papa, Tsutomu et Aiko. Devant, c’est toi, oneesan, et là c’est moi. - Je vais le garder très précieusement, ton dessin ! Je l’aime beaucoup !
Le visage de l’enfant s’éclaira encore un peu plus en entendant ces mots. Sa mère lui pris alors la main, lâchant celle de son fils, et adressa à Valentine te ses collègues ses remerciements les plus sincères.
- Allez venez, les enfants, on va retrouver Papa ! dit-elle à sa fille et son fils en descendant joyeusement les escaliers qui menaient à la terre ferme. - Joli portait de famille, non ?
Valentine sursauta.
- Suzu ! Tu m’as fait peur ! - Il ne manque que le père, non ? lança-t-elle d’un air rêveur. Mais ils vont le rejoindre, d’après ce que j’ai compris. Aaaah j’ai hâte d’avoir la même chose avec Taro !
« Heureusement que le Taro en question n’entend pas ça » pensa Valentine. A 20, se marier et avoir des enfants, c’était un peu tôt, non ? Mais les mœurs japonaises n’étaient pas tout à fait les mêmes qu’avait connu la jeune européenne, alors le désir de Suzu n’était peut-être pas si irréaliste, au final ?
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Chaudement remerciées par tout le personnel de la compagnie aérienne, et gratifiées d’un voyage gratuit en retour de leur immense service, Hikaru, Tomoko et Valentine marchaient à présent en direction de la sortie de l’aéroport, où le reste du groupe avait convenu de les attendre. Et tandis que les deux bavardes jacassaient sur leurs sujets de discussion favoris, Valentine plongea son retard dans le dessin de la petite Ruriko. Quelque chose l’y intriguait. En cherchant ce qui lui semblait étrange, ses yeux se posèrent alors sur le personnage de la petite fille : en réalité, elle tenait quelque chose entre ses mains. Quelque chose… d’un éclat bleu parme. Une fleur, il lui aurait semblé. Une fleur… qui lui rappelait un je-ne-sais-quoi de son enfance… Un je-ne-sais-quoi lointain, si lointain qu’il lui paraissait venir d’un autre vie...